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mardi 9 décembre 2008
Article rédigé par
Il y a des souvenirs qu’il ne faudrait jamais remuer. Des émotions vécues que l’on ne devrait jamais vouloir reproduire sous peine de sévères désillusions. Trimballer sa mémoire et ne pas chercher à rallumer au silex les vieilles flammes. Bref, je n’aurais jamais dû revenir chez Spoon. Presque dix ans se sont écoulés depuis ma première visite et j’en gardais devant la porte un appétit intact et la douce nostalgie d’une envie de séduire celle qui m’accompagnait ce soir là, à rompre toutes les barricades. Patatras. Le concept est une denrée hautement périssable. Quand il s’appuie sur de l’équation (ici on choisit son plat, son accompagnement et ses assaisonnements pour constituer seul sa propre assiette) et néglige l’émotion. Car sans sentiment la cuisine n’est rien. Et l’enthousiasme de la nouveauté s’émousse aussi vite que se voile un ciel d’automne à Paris.
Certes le
nouveau cadre peut trouver ses adeptes, joli, passe-partout, un peu
clinquant, d’une classe contemporaine sans âme et sans identité (on
pourrait être à Tokyo, Sydney ou Chicago), mais pour tout dire il m’a
un peu glacé les sangs. Il a donc ses amateurs, quelques tables
clairsemées, étrangères pour la plupart, des américains high-tech et
baskets, de jeunes femmes russes aux montres cerclées de brillants et
parlant fort dans leurs portables dernier cri. Plus rien de ce qui
faisait la franche excitation du lieu dans les années 90, la soif
joyeuse de découverte et l’irruption soudaine d’un Ducasse à portée de
main, malin et ludique.
Plus rien de tout cela. Et la tristesse et le ronron des années passées se retrouve dans l’assiette. Une entrée immangeable, un « Croqu’Salades, Achards de Légumes » si fortement vinaigré qu’il vous vrille l’estomac en une seconde (« Cette entrée, elle vous flingue la bouche... »
nous confiera en apparté notre serveur). Si un jour on m’avait dit que
je serais à deux doigts de renvoyer un plat en cuisine chez Ducasse je
ne l’aurais pas cru ! Le temps de se remettre en selle et voici que
débarque notre « Dorade tartinée champignons/herbes, purée de petits pois ».
Je me mords les lèvres et jette un regard désespéré à la belle qui
m’accompagne du style
je-n’y-suis-pour-rien-je-t’assure-c’était-vraiment-bien-avant... Une
assiette carrée, un poisson rectangulaire et un petit bol rond de purée
d’un vert vif. Le poisson est plat, surmonté d’une croûte qu’on dirait
presque brûlée tant elle est brune, parsemée de grains de gros sel et
incrustée de trois lamelles de champignon. La présentation carbonisée à
la « Mad Max » fait peur et n’a rien d’élégant. Au goût, ce n’est pas
fameux non plus, la croûte est trop épaisse, trop salée, la dorade est
trop cuite, d’une sècheresse rocailleuse assassinant le goût subtil du
poisson. Seule la purée est agréable, très onctueuse et d’une douceur
presque sucrée. Je n’y comprends rien. On est où là ?
La blonde de l’Est et de la table d’à côté, sa voix puissante, son décolleté vertigineux plongeant entre ses seins artificiels et sa montre à 10000 euros sont là pour me le rappeler, dans une adresse à la renommée internationale où seul le nom de M. Ducasse bat le rappel des chasseurs de signature.
« Notre gâteau préféré au fromage blanc » (le nom du dessert) ne fut pas le notre, trop sucré et crémeux et impossible à manger avec la cuillère munie de dents de fourchette qu’on nous colle sous la main d’office, histoire d’en rajouter un peu dans l’originalité has-been. On n’en peut plus.
Un jeune sommelier sauvera tout de même notre soirée du naufrage définitif par sa gentillesse, son amour des belles bouteilles et son envie de partager avec nous quelques surprenantes découvertes comme ce vin d’Afrique du Sud (L’Avenir, Stellenbosch Classic de Laroche 2005 à 30 €) étonnement fin et soyeux ou ce Vin de Coing belge, improbable et doucereux.
Finalement, nous aurions dû ne nous assoir qu’au bar et nous contenter de lever notre verre reconnaissant aux années 90, définitivement mortes.
Spoon at Marignan
14, rue de Marignan
75008 Paris
Téléphone : 01 40 76 34 44
A la carte compter entre 60 € (si vous prenez des pâtes...) et 100 €
Menu à 89 €
Plus de photos du Spoon, ici.