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La danse des sept balais

vendredi 23 décembre 2011

Article rédigé par Lunettes Rouges


Sept fantômes émergeant d’une épaisse brume blanche dans une musique stridente, sept pures ombres devenant peu à peu plus distinctes, sept corps féminins vêtus de blanc plus ou moins lourds, sept paires de mollets plus ou moins fins, sept paires de pieds plus ou moins rougeauds, sept balais de paille dont les fils rouges et bleus sont les seules touches de couleur un peu vive dans ce désert infini de sable blanc, sept anges ou sept vestales performant un ballet rituel hypnotique, chacune effaçant l’empreinte de la précédente à peine marquée dans le sable. Elles vont en ligne, ou en cercle, et parfois sinuent et dessinent au sol des chorégraphies improbables et absurdes que nul ne saura noter, tant leurs traces sont éphémères, aussitôt gravées, aussitôt effacées. Il y a parfois des lenteurs insoutenables, où le temps se gèle, où le mouvement se suspend, où les gestes deviennent d’une douceur lancinante, infinie (comme dans un spectacle de Myriam Gourfink), et il y a parfois des accélérations, des vitesses, des frénésies, des rages de balayage, qui ensuite s’apaisent. Si leur trajet est linéaire, la caméra, elle, virevolte autour d’elles : parfois nous les voyons de face, à leur hauteur, mais sans trop jamais pouvoir nous attarder sur leurs visages indistincts, parfois nous plongeons vers leurs pieds nus et les empreintes qu’ils laissent dans les grains de sable, parfois nous les voyons de haut (et, à la fin, de très haut, quand la caméra s’envole, comme dans le film des Eames). Ce sable si blanc, si lumineux est une page blanche où elles écrivent l’histoire en marchant, puis l’oublient en l’effaçant, comme un palimpseste éternel, comme une damnatio memoriae symbolique. Dans la fluidité de cette écriture sans fin de notre trace sur terre, à peine nés et aussitôt disparus, balayés, oubliés, il y a, pendant un bref instinct, un accroc, une confusion, un désordre, un peu avant le final ; nous ne voyons alors que leurs pieds, mais, à un signal, elles s’arrêtent et font demi-tour : il n’y a plus d’alignement, tout se renverse, le cours de l’histoire change. C’était la très belle vidéo Tracking Happiness (2009) de Mircea Cantor que je n’ai vue que le dernier jour de son exposition dans le nouveau bâtiment du CREDAC à Ivry, désolé de n’en parler qu’a posteriori.

Le dernier lauréat du Prix Marcel Duchamp montre dans la première salle une installation de la même veine que celle montrée à la FIAC, Fishing Fly & Flies. Le singulier désigne cet avion fait de bidons de pétrole aplatis et transformé en mouche pour la pêche avec un énorme hameçon doré : un leurre, une tromperie. Le pluriel est un assemblage de vignettes offertes dans des paquets de chewing-gum (turc ?) qui, plutôt que des footballeurs ou des Pokémons, représentent des engins militaires, chars, hélicoptères, bombardiers ou porte-avions ; sur chacun Cantor a peint un hameçon en or, contraste entre la préciosité de l’enluminure et la matérialité guerrière. A côté, son fils s’époumone à crier qu’il a décidé de ne pas sauver le monde...

L’autre pièce digne d’intérêt est Rainbow, un arc-en-ciel dessiné sur une vitre : on peut s’en approcher, tourner autour, regarder le paysage urbain à travers. Cet emblème pacifique est dessiné avec un motif de fil de fer barbelé, tracé avec les empreintes digitales de l’artiste, deux signes sécuritaires. Comme dans le sable, cette empreinte semble bien fragile, sa présence bien éphémère. L’ensemble fait une exposition mystérieuse et poétique, où langage et signes tissent une toile labyrinthique et incertaine, pleine de tensions non résolues et de symboles entre paix et destruction, entre utopie et réalité. Attendons impatiemment ce qu’il fera à Pompidou l’automne prochain...

Quelques articles sur Mircea Cantor : Julie CrennGilles BaumeTimothée Chaillou.
Photos 1-5 & 8 de l’auteur. 

 

Tags : Art
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Dès que je peux, je visite musées et galeries, à Paris ou au hasard de mes voyages. Je suis un amateur, pas un professionnel. Collectionneur (...)

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