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lundi 19 décembre 2011
Article rédigé par
Entre théâtre d’objets et cinéma primitif.
Pour donner le coup d’envoi de l’exposition Anicroches, questionnant les différentes modalités sonores, la plasticienne / performeuse Pauline Curnier Jardin présentait, mercredi dernier, la toute dernière version du Salon d’Alone, un opéra optique d’objets parlants, déchaînés, rugueux, poilus, difficilement identifiables mais brûlants de désir, qui balancent des sérénades électro rock sur des images rudimentaires, enfumées, recolorées, saccadées...
Le tout évoquant une collaboration inédite entre Méliès et Norman McLaren. L’argument du Salon d’Alone ? Une jeune femme, seule au monde, part à la recherche des autres, pour communiquer. Elle pense que le langage peut la différencier d’un animal, mais ne trouvant jamais d’interlocuteurs, elle se demande si, en fait, elle n’est pas un cheval…
Dans son salon, pendant son absence, les objets sont pourtant d’une volubilité explosive. Un vase en forme de bûche trouée (la bûche flûte) crie son besoin d’être « dépoussiéré » par tous les orifices. Un décapsuleur au long manche s’en chargerait bien. Le tout sous le regard vindicatif d’un masque antique miniature… Bref, il s’agit là d’un conte bien barré, ponctué de stances immobiles et de fulgurances psychédéliques. Un conte qui ne s’adresse pas tout à fait aux enfants, mais qui peut dérouter les adultes.
Décryptage.
Pour cet opéra optique d’objets, comment avez-vous procédé ? Aviez vous une intrigue en tête, ou bien s’est elle construite en fonction d’objets trouvés ?
J’ai d’abord collectionné ces objets simplement parce qu’ils m ‘intriguaient, sans savoir ce que j’allais en faire. Ils m’intriguaient au point que je me disais qu’ils auraient pu être mes propres sculptures, or je ne sculpte pas. Donc, soit je me cantonnais au ready made, en les présentant sur un socle – ce qui aurait été trop simple - soit je les animais. Par fascination pour ces objets, j’ai voulu créer une comédie musicale, dans lesquels ils seraient les protagonistes. J’ai écrit un monologue pour chaque objet. Le Salon d’Alone devient une agora, dans laquelle chaque objet va venir s’exprimer.
Dans votre travail poétique, vous collectez des éléments de votre quotidien, que vous appréhendez comme des « visions ». Quelle est la part de vous-même, ou de votre vécu, dans ce récit ?
J’ai collecté ces objets lors d’un séjour de huit mois en Finlande. J’ai projeté sur eux beaucoup de sentiments vécus pendant cette période – trois saisons pleines. Comme son nom l’indique, Le Salon d’Alone traite d’une solitude profonde. Mais ce n’est pas forcément un autoportrait, je voulais traiter de l’état de solitude en général, un état que tout le monde expérimente. Il se trouve qu’en Finlande, cet état est exacerbé parce que là-bas, il est normal qu’on foute la paix à l’autre. Mais ça se mêle aussi à un mode de vie très individualiste. La question c’est : « Est ce que ça m’ennuie d’aller voir si l’autre est vraiment bien seul, ou est ce que je sais profondément qu’il est mieux seul ? »
Il y a aussi une forte charge sexuelle dans votre opéra d’objets, qui semblent exulter d’un désir inassouvi. Leur liberté de ton, leur langage surréaliste pourrait faire penser à une sorte d’Emilie Jolie sous LSD…
On m’a souvent fait cette remarque ! En fait, je me suis inspirée de la fantaisie lyrique de Maurice Ravel, « L’Enfant et les Sortilèges ». Pour Le Salon d’Alone, j’utilise aussi les outils du cinéma primitif : on montre des images plus ou moins fixes, et puis la musique vient raconter les images. C’est toujours psychédélique, il y a toujours l’histoire de l’opéra derrière, et les bêtes, le côté animal de l’homme…
Et ces objets n’ont pas grand chose à voir avec un conte pour enfant, ils semblent triviaux, rustres… moches ? Pourtant, sous leur aspect rugueux, ils ouvrent un imaginaire débridé, et laissent parfois toute la place à la musique, ou aux effets sonores…
Bien sûr, « moche », c’est tout à fait le mot qui convient, je voulais que ces objets soient bruts, ouverts. Je ne sais pas si le fait qu’ils soient triviaux aide à mieux se laisser envahir par le son ou le récit… Cette pièce elle-même est polymorphe. Elle a d’abord existé avec des musiciens sur scène, que j’accompagnais, ensuite elle a pris la forme d’une installation. Aujourd’hui, je représente le personnage principal, Seule Alone, qui est seule au monde, qui entre et sort de scène pour aller voir s’il n’y a pas des gens dehors. J’aime cette idée de passer de la deuxième à la troisième dimension, de rentrer et sortir du film, et l’idée d’un cinéma primitif. Pour la projection, j’utilise un écran-boîte, qui fait penser à un numéro de prestidigitation. C’est comme si je faisais sortir l’écran d’un chapeau-clac, c’est comme un tour de magie.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je viens de finir un film qui s’intitule Grotta Profunda, les Humeurs du Gouffre. Une sorte de Gorge Profonde devenue Grotte Profonde, qui est la suite de cette pièce, mais avec des humains. Le film sera présenté au festival Hors Pistes du Centre Pompidou en janvier.
Photo : Pauline Curnier Jardin, photo de la performance « Le Salon d’Alone ». Courtesy l’artiste.
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