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lundi 26 mai 2008
Wagnérien, amateur d’opéra, de danse contemporaine, d’art et de culture. Signe distinctif : très eclectique.
Consulter la fiche auteurEschyle est un auteur majeur de la culture occidentale dans son ensemble. Grec, né pendant le siècle d’or de la démocratie athénienne, ses tragédies sont les plus anciennes qui soient venues jusqu’à nous. Le théâtre de l’Odéon présente en ce moment une de ses œuvres majeures, "L’Orestie".
Nous sommes en Grèce archaïque, longtemps avant Périclès, le Parthénon,
la démocratie. Les achéens règnent en maitres sur la Grèce et viennent,
à l’issue de 10 ans de guerre, de jeter la ville de Troie dans un
bucher funéraire dont la lueur traversera les siècles. Agamemnon va
regagner sa ville. Son épouse, Clytemnestre l’attend patiemment pour
assouvir une vengeance forgée dans l’horreur de l’holocauste
d’Iphigénie, sacrifiée à Artémis pour permettre à la flotte achéenne de
voguer vers les côtes d’Ilion.
L’Orestie est une grande fresque tragique qui retrace l’histoire
terrible des atrides. Cette famille est à elle toute seule un résumé de
la barbarie des temps anciens. A chaque génération, elle se déchire et
s’entredévore dans des flots de sang qui jamais ne cessent de couler.
Il est difficile de résumer ici cette litanie sanglante qui frappe
chaque génération. Chacun est tour à tour criminel, bourreau et victime.
Oreste, fils d’Agamemnon et Clytemnestre, frère d’Electre et
d’Iphigénie, est pris dans les rêts du destin funeste des atrides. Sa
mère a assassiné son père par vengeance. Devenu adulte, il est face à
deux choix également monstrueux : renoncer à venger son père, crime
impensable pour un fils, et commettre un matricide, crime tout aussi
monstrueux.
Il égorgera sa mère après avoir tué l’amant de cette dernière, dans la
salle du trône de Mycènes. Poursuivi par la culpabilité et la folie, il
se réfugie à Delphes dans le sanctuaire d’Apollon, dont l’oracle l’a
menacé de terribles châtiments si il renonçait à châtier sa mère
criminelle. Apollon va alors faire appel au jugement d’Athéna afin que
cette dernière tranche entre les Erinyes, divinités anciennes qui, au
nom de la mère, réclament vengeance, et lui même qui défend le droit du
père et du roi assassiné. Athéna créera l’Aréopage, assemblée et
tribunal de la ville d’Athènes, remplaçant la vengeance et la vendetta
par la justice rendue par les tiers.
L’Orestie est une succession de trois pièces. L’oeuvre est longue, près
de 6 heures en comptant les entractes. Ce qui frappe le spectateur,
c’est que malgré son ancienneté (2500 ans), elle n’a rien perdu de sa
puissance, rien perdu de son sens. Nous comprenons intimement les
ressorts de la tragédie. Les sentiments des personnages, nous les
ressentons dans nos tripes. Nos réactions sont sans doute étonnamment
similaires à celles des spectateurs d’alors. Il est vrai que le théatre
grec est père de notre théatre. Eschyle est loin de nous dans le temps
mais notre culture est fille de la sienne. Notre morale, notre regard
sur le monde, nos lois sont issus de son travail, du travail des génies
du monde hellénistique. L’Orestie est donc une plongée dans nos
racines, une explication du pourquoi notre monde est tel qu’il est.
Olivier Py s’est donc attaqué à un gros morceau.
Il a voulu prendre en charge lui même la traduction en français de
l’oeuvre écrite en grec ancien, a fait la mise en scène, s’est occupé
des lumières etc. Le résultat est marqué de sa patte. On y retrouve son
talent - et ses obsessions.
Le tout n’est pas forcément totalement novateur. Et n’est pas exempt de
défauts. En effet, le texte d’Olivier Py n’a pas l’ampleur des grandes
traductions, leur fulgurance. Et induit un jeu tout en excès, avec les
hurlements et vociférations des interprètes. Certains moments sont un
peu gratuits. Si la nudité d’Oreste se justifie assez bien au moment où
il tue sa mère, nudité masculine courante dans l’art grec, nudité qui
peut symboliser aussi la naissance du monstre matricide, Cassandre n’a
nul besoin de cette nudité au moment où elle crie sa dernière
prophétie, expliquant en vain l’assassinat d’Agamemnon et sa propre
mort peu avant que ces événements n’aient lieu. j’avoue n’avoir pas
vraiment compris cette eau qui tombe du ciel (les cintres) à espace
régulier. peut être me manque-t-il une clé.
Pour autant, le travail d’Olivier Py est efficace. Le décor,
intelligent, qui rappelle à certains moments les murs de scène des
théatres antiques, est utilisé à fond pour créer les différents lieux.
Les costumes, modernes, se justifient fort bien. Leur sobriété
n’empêche pas de bien identifier les personnages. La musique - créée
pour l’occasion - qui accompagne les choeurs (qui chantent en grec
antique) épouse vraiment la sonorité et le phrasé de cette langue
séculaire.
La mise en scène rend tout aussi bien l’ambiance de folie meurtrière
qui sous-tend l’oeuvre d’Eschyle. Le sang omniprésent, le rouge et le
noir, les cris, le texte hurlé, le "surjeu" des acteurs, tout contribue
à mettre en place cette atmosphère sombre, noire même. La distribution
est brillante même si des ajustements de jeu sont encore à faire. les
voix du choeur sont époustouflantes.
Avec la signature qui est la mienne, je ne pouvais pas passer à coté de
l’Orestie. Je connaissais l’oeuvre pour l’avoir lue. Et j’avais hâte de
pouvoir enfin me plonger dedans, de faire cette immersion dans notre
histoire, dans ce qui a fait mon monde. Dans ce qui m’a fait. Je l’ai
découverte sur scène avec Olivier Py. Et s’il n’a pas enlevé mon envie
de voir un jour Eschyle joué dans le texte et dans un théatre antique,
j’ai aimé au final son travail. Avec ses scories et ses vrais bonnes
trouvailles, c’est un beau moment que j’ai savouré, longuement, à
l’Odéon, devant son Orestie. Et que j’ai envie, maintenant, de vous
faire partager.
Manuel Atréide
Illustration : Agamemnon assis sur un rocher et tenant son sceptre. Fragment du
couvercle d’un lékanis. Musée national archéologique de Tarente (Italie).