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Fashion Week parisienne : fausse candeur, folie furieuse, nostalgie et radicalité

mercredi 5 octobre 2011

Article rédigé par ARTINFOfrance


Ce week end, la capitale rayonnait sous un ciel bleu de carte postale, tout comme les parisiens, prêts à tout pour rattraper leur été pourri. La ville bruissait aussi du pas pressé des rédactrices, commerciaux, attachés de presse, acheteurs et autres clients du monde de la mode international, faisant escale en France pour chroniquer, critiquer, jauger ou commander les dernières trouvailles stylistiques européennes. Petit miracle : dans les rues comme sur les podiums, on célébrait un art de vivre plus estival qu’automnal.

Paris comme un grand jardin. On retrouvait cet esprit bucolique dans la collection d’Alexis Mabille. « Et à moi, ça me plaît de me sentir femme ». Non, cette déclaration n’est pas celle du couturier lui-même, il l’a empruntée au personnage de Micol dans Le Jardin des Finzi Contini, un film profondément sombre porté par une photographie lumineuse, et interprété par de jeunes gens en tenues de sport immaculées. Comme Dominique Sanda dans le film de De Sica, la femme imaginée par Mabille passe de la candeur à la maturité en un éclair.

Dans le Jardin des Serres d’Auteuil, le jeune créateur a fait défiler des mannequins aux cheveux négligemment piqués de pâquerettes, arborant tour à tour des chemises de banquier à rayures transformées en robe de cocktail (un fashion statement sur la crise ?), des imprimés floraux assez hardis portés en jupettes de tennis, de la dentelle suggestive en version longue, ou carrément de la « paillette déchiquetée » pour des robes du soir « gitanes ». Chez Mabille, le printemps-été 2012 se jouait au bord du gouffre, entre la naïveté outrée de l’adolescence et la flamboyance d’un dernier bal. Dans ce nouveau jeu, son nœud papillon emblématique était supplanté par des coupes plus franches, des coloris tranchés (« malachite, framboise, lipstick »), et une appropriation un peu plus agressive du vestiaire masculin. Point d’orgue du défilé : un smoking entièrement revisité en fourreau hollywoodien.

Le jour précédent, c’est une autre idée de la naïveté, un autre contre de fée tourmenté que proposaient Viktor & Rolf. Tout d’abord, le décors : comme un dais royal ou un rideau de théâtre, un immense jupon de tulle rose. À son sommet, les deux chanteuses du groupe «  Brigitte », entonnant leur tube « Ma Benz », une version détournée du grand classique rap de NTM. Sur le podium, des femmes aux cils roses, aux lèvres rose, aux ongles roses, déployant toute une garde-robe… essentiellement rose.

Toutes les nuances de cette couleur pour petite fille étaient convoquées, mais sur un mode convulsif, passionnel et presque effrayant. Se sont succédé des jupes mi-longues rose chair, ajourées de motifs dentelés oversized, une grande robe bustier rose vif, étranglée à la taille par une large ceinture-corset de cuir rouge sang, ainsi qu’un ensemble très exhaustif de petites robes d’allure bourgeoise, mais surpiquées de coutures géantes en soie rouge, bleu roi ou noir, donnant l’impression d’avoir été cousues par des mains de géant. Trop bizarres pour être amies avec Barbie, ces femmes-poupées sorties d’on ne sait quel improbable coffre à jouet ressemblaient à des héroïnes vénéneuses. Imaginez Blanche-Neige qui, au lieu d’aller lessiver l’escalier, aurait piqué tous les trucs beauté de sa belle-mère, la vilaine reine. Dans cet esprit, le final était dominé par de spectaculaires robes du soir à manches ballons, d’un noir définitif, d’où s’échappaient, ça et là, quelques rubans violemment colorés.

En ce début de Fashion Week, les classiques étaient donc encore une fois à redimensionner, à réinterpréter, et même peut-être à jeter aux orties, n’en déplaise aux clientes les plus conservatrices. Chez Jean-Paul Gaultier, le classicisme n’en a jamais été un. Chez lui, les dizaines de variations autour du trench, du costume d’homme, de la lingerie fine ; les coiffures fifties, les modèles portant des cartons comme autrefois et des piercings comme aujourd’hui, avaient un charme nostalgique autant que pérenne et contemporain. Dans une succession impressionnante de modèles (75 au total), l’ancien enfant terrible de la couture française nous donnait un rendez-vous de plus, jamais tout à fait changé, jamais tout à fait le même, quelque part entre nostalgie parigote et dépouillement intemporel. Avec en vedette, des matières fluides et nobles, des cuirs aux coloris naturels, comme retatoués avec raffinement, ainsi que des low boots à rubans, sans talons, littéralement renversantes.

Cela fait plus d’un an que Christophe Lemaire a repris le flambeau de Jean-Paul Gaultier à la direction artistique d’Hermès, maison du chic classique par excellence. Pour son printemps-été 2012, Lemaire a continué de rendre hommage aux codes de la maison, en toute sobriété, avec cette facilité qui lui est propre : proposer des vêtements au style impeccable et aux coupes ultra libres, amples, pour une silhouette dégagée de toute pesanteur, et pourtant très terrienne. On se souvient des amazones de Gaultier, bardées de cuir, cravache à la main, œillet entre les dents.

Pour cette deuxième collection Hermès, Lemaire énonçait un monde presque rural, en faisant débuter son défilé par une dizaine de modèles blancs, de drap ou de lin brut, pour une lecture ascétique de l’été. Selon Virginie Mouzat du Figaro, on nageait en plein mythe. La rédactrice a évoqué un « Sud imaginaire, qui pourrait être la Grèce ou ailleurs, » tout en résumant ainsi la collection : « un luxe humble absolument magistral ».

Comme il l’a fait pour sa propre griffe, Christophe Lemaire a privilégié les tons mats, les détails sobres mais percutants, avec un sens évident de l’élégance. Chez Hermès, le « décontracté » est devenu « chic » et « subtil ». Après cette vague blanche, les coloris choisis par Lemaire jouaient la radicalité – des ensembles curry ou corail intenses, rappelant la note emblématique de la maison, un tailleur pantalon d’un bleu non pas électrique mais hypnotique, de rares imprimés, des asymétries bien calculées, et bien sûr des ponctuations faisant la part belle au cuir, porté ici en total look camel. La grande réussite de Lemaire consistait à envelopper ces pièces minimales d’une sensualité toute tactile. Comme le souligne Tim Blanks sur style.com, « les produits Hermès sont des objets tellement tactiles que chaque étape (du défilé) impliquait quelque chose que vous aviez envie de toucher – des lins neigeux du premier groupe (…) jusqu’aux daims sombres de la fin ». En précisant que la démarche de Lemaire est à rapprocher de celle de Martin Margiela (qui a lui aussi officié à la direction artistique de la marque), Banks a déclaré qu’ « avec un peu de chance, Hermès pourrait être le passeport de Lemaire pour le monde entier ».

Le collectif Opening Ceremony – duo composé en 2002 à Hong Kong par Humberto Leon et Carol Lim – est lui aussi en passe de conquérir le monde. Et d’abord Kenzo, une institution japonaise autant que française, achetée par le groupe LVMH en 1993. Après huit années de collaboration, de collections privilégiant la légèreté des matières et les imprimés chers à la marque, dans un hommage visuel au Japon et à sa Sardaigne natale, Antonio Marras vient de quitter Kenzo, pour installer sa propre « maison-atelier » au cœur de Milan.

Au moment où Marras avait pris les commandes, en 2003, Kenzo ne défilait plus depuis huit saisons. Mais l’heure est au changement. Si le designer n’a fait aucun commentaire sur son départ, Pierre-Yves Roussel, PDG de la division mode chez LVMH a récemment déclaré sur Puretrend : « Humberto Leon et Carol Lim apporteront à Kenzo la fraîcheur de leur talent créatif pour donner un souffle nouveau à cette maison emblématique. Je suis certain qu’ils parviendront ainsi à positionner la marque sur la voie d’un développement ambitieux ». On ne peut plus pragmatique.

C’est un vent de jeunisme qui souffle donc sur Kenzo, et ses deux nouveaux directeurs artistiques âgés de 36 ans représentent le top de la branchitude internationale. Opening Ceremony, c’est une marque, plusieurs concept-stores dans le monde, des collaborations avec la Maison Martin Margiela ou l’actrice Chloé Sevigny… et même un blog ultra pointu, capable de rapporter les dernières nouvelles de l’atelier Bernhard Willhelm transporté cet été à Puerto Vallarta.

Pour Kenzo, le duo de choc a fait table rase des codes maison, afin de proposer une mode graphique, emprunte d’un esprit seventies revisité, s’annonçant tout en couleurs primaires et imprimés filet. Sur le podium, au coeur du quartier général Kenzo, rue Vivienne, les modèles avaient fière allure, dans une série d’associations énergiques - jupes-anoraks, pantalon patte d’éléphant-petit chemisier… Le tout évoquant un mix des premiers essais de Kenzo Takada à Paris, dans sa boutique Jungle Jap, et d’un certain casual américain. « Il y a définitivement quelque chose de l’Amérique que nous voulons apporter à la marque », a d’ailleurs déclaré Leon sur Style.com.

Alors que Paris avait les yeux rivés sur la coolitude made in U.S, et que « La » Sevigny clôturait le défilé dans une combinaison de taffetas bleu roi, Pierre-Yves Roussel souriait. « C’est exactement ce que je voulais », a-t-il lancé en guise de conclusion.

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